naufragesLes Naufragés de l'île Tromelin d'Irène Frain
Editions Michel Lafon, 2009

Quatrième de couverture : Un minuscule bloc de corail perdu dans l'océan Indien. Cerné par les déferlantes, harcelé par les ouragans. C'est là qu'échouent en 1761, les rescapés du naufrage de L'Utile, un navire français qui transportait une cargaison clandestine d'esclaves.
Les Blancs de l'équipage et les Noirs de la cale vont devoir cohabiter, trouver de l'eau, de la nourriture, de quoi faire un feu, survivre. Ensemble ils construisent un bateau pour s'enfuir.
Faute de place, on n'embarque pas les esclaves, mais on jure solennellement de revenir les chercher.
Quinze ans plus tard, on retrouvera huit survivants : sept femmes et un bébé. Que c'est-il passé sur l' île ?  A quel point cette histoire a-t-elle ébranlé les consciences ? Emu et révolté par ce drame, Condorcet entreprendra son combat pour l'abolition de l'esclavage.[...]

Ce livre est basé sur des faits réels historiquement mis au jour par MAX GUEROUT.

Mon avis :  j'ai beaucoup aimé ce livre et ce pour plusieurs raisons.

    - J'ai tout d'abord été attirée par l'aspect historique et à ce titre, je trouve ce récit très bien documenté sans être pontifiant, bien au contraire.

Le premier chapitre (20 pages) est consacré exclusivement à l'île et pour ma part j'ai apprécié que l'auteure prenne le temps de planter le décor. Outre les risques de la navigation à cette époque (peu de carte et celles qui existent étaient très imprécises), j'ai trouvé que les périls de cette partie de l'Océan Indien, toujours réputé dangereux de nos jours, étaient très bien évoqués :

Au point que certains capitaines finissent par partager la conviction des matelots : l'océan Indien est peuplé d'îles vagabondes. De mystérieux bouts de terre pareils aux bois flottés, qui se laissent aller, sombrent et ressurgissent au gré des alizés.  Aujourd'hui l'île est là, demain, elle disparaîtra. [...]

Et quand on oublie l'île, enfin, quand on n'y croit plus, qu'on n'y pense plus, qu'on n'en veut plus et qu'on s'en fout, c'est à cet instant là, sans prévenir, au dernier moment, qu'elle ressurgit. D'une seconde à l'autre, tous récifs dehors, écumeuse, furibonde.

En fait ce premier chapitre nous prépare parfaitement selon moi au récit qui va suivre, car j'ai trouvé des parallèles entre l' histoire de l'île et l'histoire des naufragés.

        - Au début du livre, l'île est un peu une île fantôme. Certains marins croient l'avoir vue, mais on les soupçonne plus ou moins d'avoir été la proie d'hallucinations. On  parle de l'île mais tout le monde doute de son existence réelle. Et c'est exactement le sort qui va être réservé aux esclaves : on sait pertinemment qu'ils sont restés sur l'île, mais les autorités vont tout mettre en oeuvre pour renier ce fait : parce que certains considèrent à peine les Noirs comme des être humains et ne songent qu'à s'enrichir, parce que le fait que le capitaine de L'Utile soit un salopard corrompu (excusez moi mais il n'y a pas d'autre terme) est dérangeant et ne fait pas bon effet au sein de la Compagnie des Indes... et peu à peu on va faire passer le témoignage de Castellan et de l' équipage pour des affabulations.

        - L'autre parallèle concerne la nature de l'île et le destin des naufragés :

L'île s'en fout. Elle continue de vaquer à son seul et muet métier : ressusciter après chaque ouragan. Et elle y parvient. Son secret, c'est qu'elle sait transformer sa faiblesse en vigueur, son ennemi en allié, et constamment détourner à son profit les forces qui l'agressent. [...] Mais c'est aussi cela, l'île. D'un côté, la cruauté extrême. Et de l'autre, la résistance, l'obstination à vivre. Dans tous les cas, l'acharnement.

    J'ai également été séduite par la plume d'Irène Frain, son dosage d'humour, de truculence, de sérieux et de poésie, qui rend son écriture à la fois très proche et vivante.

Durant la lecture de ce livre, je suis passée par une foule d'émotions : la révolte, la colère, la compassion, l'admiration mais aussi le rire. Je trouve les portraits de l'auteure assez saisissants et elle sait parfaitement mettre en exergue les mesquineries de l' âme humaine (tout comme la dignité d'ailleurs) avec un humour assez  corrosif :

    Lui aussi, l'écrivain, on peut le croire : c'est un service de police à lui tout seul. [...] Et tout ce qu'il ne consigne pas dans son journal de bord, il l'engrange, sans le moindre effort, dans sa très longue, très exacte et très perverse mémoire. Les âges, les dates, les lieux, les liens de famille, les cancans comme les véritables secrets, les vraies et fausses rumeurs, Keraudic retient tout. Et il le ressort.
Ou plutôt il le replace. Très judicieusement.

Au fur et à mesure de l'avancée du récit, l'auteure focalise successivement sur différents personnages  : le capitaine (Lafargue),  le premier lieutenant (Castellan), les esclaves ... conservant son style de fond tout en le nuançant suivant qui elle veut mettre en avant. Ainsi, une fois échoués sur l' île, les naufragés se sont organisés en deux camps : celui des Noirs et celui des Blancs. (Enfin, quand je dis organiser ... la réalité est qu'on ne s'est pas occupé des Noirs et qu'ils se sont réfugiés dans leur coin, où on les a laissé jusqu'à la fin :( ). Le lecteur navigue d'un camp à l'autre, ce qui traduit bien la scission entre les deux, et j'ai trouvé l'écriture, bien que toujours truculente,  plus douce et poétique chaque fois qu'il était question  des esclaves : L'Homme-qui-Tisse-les-Histoires, le Blanc-aux-Yeux-Couleurs-de-Pluie ...

    Depuis son coin, à l'entrée de la première tente, l'Homme-qui-Tisse-les-Histoires a tout entendu. Et une petite voix, tout au fond de lui, lui a soufflé qu'il faisait bien de ne plus tisser d'histoires pour personne et de rester à l'écart comme il le faisait depuis le naufrage : en regardant le monde et les gens sans dire un mot.
    Puis il s'est avisé que lui aussi, depuis qu'il s'est échoué sur cette île, il n'y voit plus clair. Ce n'est pas qu'il devienne aveugle : lorsque la petite Semiavou, la gamine de la cale,  celle qui aimait tellement ses histoires, s'approche de lui, tout redevient net, d'un seul coup. Donc ça vient d'ailleurs. Du fond de son cerveau sûrement. Il a l'impression qu'il s'est fendu en même temps que la cale ; et que l'immense cargaison d'histoires qu'il transportait depuis qu'on avait quitté la terre des Ancêtres est partie à l'eau avec tout le reste [...]. Tout ce qui lui reste, ce sont des questions. Malheureusement, comme sa langue est gelée, elles ne sortent pas. Elles voudraient bien pourtant, elles insistent. Mais c'est plus fort que tout, sa langue ne veut pas bouger. Donc elles restent où elles sont, à résonner, à répéter sans fin au fond de sa tête : "Pourquoi je suis là, moi, alors que tant de gens sont morts ?"

Puis il y a Joseph, l'interprète, le "Noir des Blancs", tiraillé entre les deux camps. A la première occasion, sans attendre les ordres de ses maîtres, il fend les arbustes et vient s'asseoir ici, pour le seul plaisir de parler sa langue devant les tentes. Exactement comme s'il était sur la place du village ou à l'ombre d'un baobab. On dirait qu'il retrouve sa peau de Noir.

Ce livre met très bien en évidence, à mon sens, ce qu'ont vécu les naufragés : une lutte de chaque instant.  Dès lors il n'a plus été question de  vie, mais de survie. On assiste à tout : pénurie d'eau, manque de nourriture, fatigue, épuisement, successions d'espoir et de découragements qui mettent en exergue l'âpreté des conditions de vie sur l'île, mais aussi d'une manière générale à cette époque.

    Seul un homme, d'après Joseph, est resté à l'écart de la joie : le maître charpentier. "Et ça se comprend", a-t-il ajouté. Ce dessin, c'était lui qui devait le faire. Seulement voilà, il n'était pas plus charpentier que calfat, cuistot, voilier, tonnelier ou quoi que ce soit. Il avait été embarqué de force, dans son pays, sous la menace du pistolet du premier capitaine, l'Homme-au-Nez-de-Rat, celui qui est devenu fou et passe maintenant son temps à trifouiller son tas de bois. Mais le Blanc-aux-Yeux-de-Pluie l'ignorait, que c'était un imposteur et qu'il savait tout juste tenir une scie et un rabot. Et ce matin, quand l'autre a bien dû lui avouer qu'il n'avait jamais construit de bateau et qu'il ne connaissait rien à rien, la tronche qu'il a tirée ... Comment ça a pu passer à l'as, depuis les mois qu'on navigue ? Aucune idée.

Ensemble, les hommes de l'équipage et les esclaves vont construire ce  bateau mais les révoltes menacent d'éclater à chaque instant et  peu à peu arrive un autre danger, sournois : la folie qui menace de  s'emparer des hommes à force d'être confrontés quotidiennement à des conditions aussi extrêmes.

Les esclaves connaissaient eux aussi ces incertaines allées et venues entre le réel et l'imaginaire. Mais contrairement à Castellan, ils ne s'en alarmaient pas. A ce que racontait Joseph - qui lui même en était affecté et n'en cachait rien - ils en parlaient ouvertement.

Mais le bateau, construit avec les restes de l'Utile ne pourra pas atteindre la taille que Castellan souhaitait, et il s'est avéré impossible d'y embarquer tout le monde. Les esclaves qui avaient participé à la construction de la prame seront laissés sur l'île avec des vivres pour quelques mois, et le serment solennel qu'on viendra les rechercher sous peu. Mais une fois le bateau mis à l'eau et l'équipage arrivé à Madagascar, un autre combat, qui durera  quinze ans, va devoir reprendre pour qu'enfin on aille rechercher les rescapés restés sur l' île.

Outre l'aspect historique, ce livre transmet  un message toujours d'actualité : l'Homme résiste  beaucoup mieux aux conditions physiques extrêmes qu'au manque d'humanité. Et si la trahison tuait plus rapidement que la faim ?

Un récit poignant, historique, assorti d'une postface de Max Guérout, et pour lequel je remercie logo et les éditions Michel LAFON.

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Avec en plus photo(s) de l'île :-) : Lou Liliba Keisha ...